Interview Marjane Satrapi : « le cinéma est une question de langage »

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Avec son quatrième long métrage, Marjane Satrapi confirme nos soupçons. Oui, tel un chat, cette artiste inclassable semble bien avoir neuf vies. Celle que le grand public a découverte scénariste et dessinatrice de bande dessinée à travers sa trilogie à succès Persepolis, est aussi peintre, parfois compositeure et chanteuse, et surtout réalisatrice. Une casquette qu’elle a coiffé avec aisance en 2007 pour l’adaptation à l’écran de Persepolis et qu’elle n’a pas quittée depuis. The Voices, thrillo-comédie déjantée qui nous conte l’histoire de Jerry, serial killer cucu la praline (interprété par un Ryan Reynolds génial et glaçant) dont la schizophrénie s’exprime à travers les voix de son chat et de son chien, ajoute une belle nuance à sa palette cinématographique. Elle nous en parle en toute franchise.

Pourquoi le choix de Ryan Reynolds pour ce rôle, était-ce une volonté de le prendre à contre pied de ses rôles habituels, puisqu’on le connait davantage dans des blockbusters…

Oui mais enfin il n’a pas joué que dans des blockbusters, il a par exemple joué dans Burried qui est un film très difficile. Les acteurs américains, contrairement à ce que l’on pense, ne font pas des films indépendants pour gagner des prix, il y a une volonté artistique. Evidemment quand vous pensez à un serial killer la première personne qui vous vient à l’esprit ce n’est pas Ryan Reynolds. Mais ce n’est pas moi qui l’ai casté, c’est le contraire qui s’est passé, c’est lui qui m’a castée. Il avait lu le scénario et il voulait absolument faire le film. Je trouve que c’est un très bon acteur même dans un film comme Green Lantern qui est vraiment un film pourri, lui il arrive quand même à faire quelque chose et ça relève du génie. Pour faire quelque chose dans ce film il faut vraiment que vous soyez extraordinaire. Ma conviction c’est que vous pouvez avoir le meilleur réalisateur du monde et le meilleur acteur du monde, si chacun d’entre eux à une vision différente le résultat ne peux pas être bon. Donc c’est très important, au moins avec l’acteur principal, que lui et moi on ai envie de faire le même film. Nous seulement il y avait cela -la façon dont il parlait du personnage correspondait exactement à ce que je m’étais imaginé- mais en plus il a cet aspect candide. Il peut faire la pire des crasses, au moment où il sourit on lui donnerait le bon dieu sans confession. Il a quelque chose de très juvénile, de très enfantin qui fait qu’on lui pardonne tout. Et pour ce rôle, pour rendre ce serial killer aimable, c’était important d’avoir quelqu’un qui ai ce côté et en même temps qui soit aussi très inquiétant. Et il est inquiétant à cause de ses yeux très sombres et profonds.

The Voices est une coproduction américano-allemande, c’est un scénario américain, comment vous êtes vous retrouvée à piloter ce projet ?

Les producteurs sont venus me chercher. 95 % du cinéma américain se fait de cette façon là. Le génie des producteurs américains c’est de trouver un livre, un scénario puis le meilleur réalisateur pour l’adapter. Ici ce n’est pas le cas, il s’agit d’un scénario original qui a été écrit il y a une dizaine d’années et se trouvait dans ce que l’on apelle la black list, une liste noire des scénarios. Elle contient les meilleurs scénarios mais qui sont difficiles à financer parce que le producteur ne sait pas trop à quel public cela s’adresse ou comment il va pouvoir le vendre…Ce scénario devait être adapté par Ben Stiller il y a quelques années mais avec un budget trois ou quatre fois plus élevé que celui avec lequel j’ai fait le film. Je ne suis pas la seule à qui ils l’ont proposé, il y avait trois autres réalisateurs qui avaient fait des thrillers..Pourquoi il m’ont prise moi, je ne sais pas….

Vous ne leur avez pas demandé ?

Non parce que leur réponse me fait peur, j’ai peur qu’ils me disent « parce que tu es une psychopathe »…(rires) . Au final j’ai planifié le film avec un certain budget, et chaque semaine je perdais 10% de budget…mais on peut toujours compenser un manque de budget par beaucoup de travail, alors il a fallu compenser.

Le budget aloué par les producteurs s’est amenuisé ?

Oui, petit à petit. Ils pensaient d’abord faire le film avec 18 millions de dollars, et finalement ça a été 11,3. Pour un film comme ça ce n’est vraiment pas conséquent. On a tourné 33 jours, et comme c’était mon premier film américain, pour moi c’était vraiment important de travailler en équipe. J’avais déjà travaillé en Allemagne et les équipes allemandes sont les meilleures au monde. Au studio Babelsberg, les techniciens venaient de l’Allemagne de l’Est, et un technicien d’Allemagne de l’Est quand sa radio tombe en panne il n’en rachète pas une, il la répare. Il y a un côté démardard, si il y a un problème on va toujours trouver une solution. Je me disais si les producteurs m’emmerdent trop, je peux compter sur mon équipe. Les producteurs ça les arrangeait beaucoup parce que la plupart des productions américaines indépendantes sont tournées en Europe, ou on a beaucoup de crédits d’impôts et de domaines publics ce qui n’existe pas aux Etats-Unis ou chaque domaine est privé. Ou que vous alliez il faut payer. Ça les arrangeait d’un point de vue financier et moi je voulais quand même connaître des gens pour me sentir à l’aise.

Le tournage a donc eu lieu en Allemagne ?

Entièrement oui. La révolution industrielle a débuté en Europe avant de débarquer en Amérique. Les Etats-Unis ont été faits par des gens d’Europe du Nord, donc l’équivalent d’une petite ville américaine vous pouvez toujours la trouver en Europe. Evidemment si vous voulez filmer New York ou Los Angeles c’est impossible, mais si vous vouliez une ville qui ressemble par exemple à Pittsburgh, vous pourriez aller à Berlin.

Le scénario vous a plu tout de suite ?

Je ne savais pas quel genre de film c’était, et j’aime bien quand je ne peux pas situer, quand ce n’est pas quelque chose que j’ai déjà vu. Là je ne trouvais pas d’équivalent. Et puis j’étais très intriguée je me demandais pourquoi j’avais autant de sympathie pour un tueur en série, pourquoi je l’aimais autant. Et j’ai adoré le chat, donc c’était impossible de ne pas le faire. Pour une fois l’histoire est perçue du point de vue du tueur en série, qui est quelqu’un d’aimable, pour lequel on a de la compassion, de l’empathie. Moi j’ai aimé le personnage quand j’ai lu le scénario, mais après il fallait faire que les spectateurs l’aiment. Le défi était là.

Le film s’éloigne assez des films que vous avez fait auparavant, est-ce que vous aviez des influences pour créer The Voices ?

Je pense que le cinéma c’est une question de langage, il vous faut trouver votre propre langage. C’est pas tellement à propos de l’histoire que vous racontez mais de la manière dont vous le faites. Cette recherche de langage raccroche les films que j’ai faits. Il y a toujours une partie sérieuse mais aussi de l’humour…Des influences j’en ai, mais j’essaie de ne pas recopier le travail des autres. Cela m’est arrivé sur la scène finale : je fais un story board, je le montre à mon chef déco et il me dit c’est une scène de The Big Lebowski ! Evidemment j’ai vu le film quinze fois donc même si ce n’est pas conscient cela peut arriver. Dans le cinéma il y a des codes. Je n’ai pas fait d’école de cinéma donc je ne les connais pas bien mais cela a quand même une influence sur moi.

Habituellement vous écrivez vos propres scénarios. Ici on vous en a donné un, l’avez-vous modifié ?

J’ai tout retouché. Il fallait de toute façon raccourcir le scénario, sinon le film aurait duré plus de deux heures. Autre point : dans le scénario les trois meurtres étaient très racontés, il aurait fallu alors tout montrer, mais je trouve que si on montre trop on tombe dans le vulgaire. C’est un projet indépendant donc on peut transformer. Si cela avait été une franchise, imaginons que je doive faire Transformers 5, je ne pourrais rien faire de personnel donc un projet comme cela je ne le ferais pas. Par rapport aux scénarios que j’avais écrits moi-même, cela m’a permis de prendre plus de distance. Mes scénarios, c’est mon monde et il est limité à ma propre personne. Je ne vais jamais me mettre à mon bureau en me disant « aujourd’hui je vais écrire une histoire de serial killer qui parle avec son chat ». Mais si on m’offre cette histoire, je la prends et je fais un travail d’adoption. Quand je lis «il découpe Fiona », je me dis ok, mais comment. Et je me dis qu’il est toujours en train de dire « je suis Jerry du packing and shiping », qu’il adore emballer. Et dans ma cuisine je vois un tupperware et je me dis comme cela je ne suis pas obligée de montrer la découpe. Petit à petit je fais monter ce mur de viande et c’est à la fois plus effrayant et plus drôle et cela supprime ce côté trop gore que je n’aime pas.

Tout est donc fixé avant de commencer le tournage ?

Je prépare énormément avant le tournage, mais ce qui est extraordinaire dans le cinéma c’est que je peux tout imaginer et arrivé sur le plateau l’acteur fait une performance à laquelle je ne m’attendais pas du tout et d’un coup je ne suis plus metteur en scène je deviens à mon tour spectatrice. C’est pour cela que j’ai arrêté de faire de la bande dessinée parce que dans la BD c’est moi qui décide de tout, et quand l’album se finit je ne suis pas du tout surprise car j’ai tout décidé moi-même.

Dans quelle mesure votre culture graphique contamine le film ?

Avant de faire tout ce que j’ai fait j’étais peintre. Donc la couleur est très importante pour moi. J’aime qu’un film ai une identité colorimétrique. Je porte aussi une grande attention au cadre. Pour moi chaque plan doit être un tableau.

Retenez-vous cette tendance pour ne pas faire de la « bande dessinée adaptée » ?

Ce sont deux narrations complétement différentes. Pour Persepolis par exemple, je n’ai pas mis les cases de la BD. Il faut penser cinéma. Après tous les cinéastes qui savent dessiner font un autre cinéma. Fellini ou Fritz Lang, sans vouloir me comparer à ces grands maitres, font un cinéma de dessinateur, cela se voit. Almodovar est peintre et vous le voyez, cela se sent dans son rapport aux couleurs. Le rapport aux arts plastiques déteint sur notre travail, mais c’est une chance.

Ce mélange de psychanalyse et de série B, de gravité et de fantaisie, vous n’aviez pas peur que ça clashe ?

C’est à l’image de la vie. Je recherche toujours le réalisme. Il se trouve que dans la réalité, la vie n’est pas toujours grave ou toujours drôle. La vie est transgenre, elle est hybride. C’est ce que j’essaie de garder, mais que le film ne soit pas classable je m’en fiche. Il faut que je raconte correctement pour intéresser les autres, c’est l’essentiel. Là j’ai du inventer le monde fantastique de Jerry. Et j’ai tenté de faire quelque chose qui soit vraiment sur le fil du rasoir. L’entreprise de Jerry par exemple, qui est toute rose et fabrique des baignoires, donne un côté décalé, mais les animaux par exemple sont tout sauf cartoonesques.

Travailler avec des américains, qu’est-ce que cela vous a appris ?

Les américains ont une approche presque scientifique du cinéma. C’est pourquoi beaucoup de films américains se ressemblent d’ailleurs. Mais quand Jean-Luc Godard dit « un mauvais film américain est toujours meilleur qu’un mauvais film français », il y a une raison : c’est qu’il y a une base qui marche. Si vous vous détournez de cette base, vous savez pourquoi vous le faites. J’ai énormément appris de mes partenaires américains, c’était difficile car il fallait toujours justifier mes choix, mais cela en valait le coup grâce à l’expérience que j’en ai retirée.

Vous avez d’autres projets américains ?

Oui, deux autres projets. Cela ne veux pas dire que je ne vais plus faire que cela. Je n’ai pas de plan de carrière. J’aimerais essayer plein de films différents : un film expérimental, une comédie romantique, un film de guerre… J’aimerais essayer des choses que je ne sais pas faire car c’est comme cela que j’apprends. La prochaine fois j’irais peut-être travailler aux Etats-Unis. Par contre je ne peux pas vivre là-bas, je n’aime pas cette mentalité. Il y a une gentillesse de face qui cache une énorme violence. Il y a un truc très far west style « je suis sympa ne me tires pas dessus », mais juste derrière ça il y a une grande violence. Chez nous entre le moment ou tu es cool et celui ou tu deviens relou il y a 50 étapes. Chez eux c’est « paf ». Et leur côté puritain très religieux je ne peux pas. J’aime bien travailler avec eux pendant six mois mais ça fait du bien de ne pas les voir pendant un moment…

Propos recueillis par Anaïs Rouyer

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