Tête. De. Mort.

Scroll me

On l’appelle parfois la grande faucheuse, et les allégories font d’elle un squelette vêtu d’une toge noire, ou d’une robe blanche sous certaines latitudes, depuis toujours elle hante nos pensées et stimule à la fois nos désirs et nos peurs. Cette grande dame, cette vieille compagne, c’est la mort. Mais aussi âgée et lugubre soit-elle, elle a subi ces derniers temps un sacré relooking.

Premier indice qui ne trompe pas, les créateurs de mode se l’arrachent, crânes et ossements imprimés, brodés ou modelés en bijoux et accessoires règnent sur les podiums.

Ainsi, le crâne, appelé aussi tête de mort, autrefois apanage des pirates qui en ornaient leurs drapeaux, puis plus récemment des bikers qui l’apposaient sur leurs blousons, est devenu plus largement rock’n’roll, et, de fil en aiguille, glamour, puisque aujourd’hui, l’attitude rock’n’roll est considérée comme sexy. En effet, la déferlante rock’n’roll de ces dernières années, en musique, en mode, en lifestyle, ne vous aura pas échappé, à moins que vous ne viviez en ermite dans une grotte reculée. Les blousons de cuir, le noir, les chaînes, le maquillage charbonneux, la mèche en bataille, règnent sur l’asphalte et dans le dressing des adolescents de 14 à 60 ans. Et le motif fétiche des baby rockeurs, c’est le crâne, décliné de toutes les manières imaginables ( imprimé, clouté, pailleté, brodé, flocké…) Dernier motif in pour les moddeurs, le crâne version calavera.

Qu’est ce donc que cette nouvelle lubbie de fashionista, vous demandez-vous ? Ou bien, si vous en êtes, quelle est cette tendance qui semble m’avoir échappé ?

Pas de panique, je vous brieffe de ce pas. La calavera, c’est à la base une offrande traditionnelle réalisée au Mexique pour la fête des morts ou Dia de los muertos, et qui prend la forme d’un crâne en sucre richement orné et vivement coloré. Ce motif, qui met en scène un crâne paré de coloris très vifs et à l’expression souriante, se présente paradoxalement comme à la fois morbide et vif, effrayant et sympathique, donnant une vision décalée et dédramatisée de la mort. Il allie dans une même représentation la vie et la mort, les peurs et les joies de l’homme, les pulsions de l’Eros et du Thanatos.

C’est peut- être pourquoi le culte de la Santa Muerte qui est associé dans les pays sud américains tels que le Mexique à la célébration joyeuse du Dia de los muertos, se développe rapidement depuis quelques décennies. La Santa Muerte, figure de la mort divinisée, représentée sous les traits d’un squelette couronné et orné de bijoux, est par exemple invoquée pour la protection des professions à risque, mais est condamnée par les religions monothéistes car assimilée à un culte sataniste.

Une autre femme squelette célèbre depuis le début du XXème siècle parmi les mexicains, tient chez les jeunes créateurs de la mode ou les artistes underground (on l’a vue apparaître notamment sur les murs de nos rues sous la main de street artists) le haut du pavé. Il s’agit de la figure de la Calavera de la Catrina, créée originellement en 1912 par José Guadalupe sous le nom de Calavera Garbancera. Cette femme squelette, dont l’habillement copie celui des élégantes françaises de l’époque, est une satyre raillant l’imitation par la bourgeoisie indigène du dandisme des colonisateurs européens.Bien loin de ces préoccupations politiques, anthropologiques et religieuses, les amateurs de tendances arborent badges calaveras et tee-shirts à l’effigie de Santa Muerte.et sacs Calavera Catrina.

Il n’y a pas que le monde de la mode pour se pencher sur ces traditions en provenance d’Outre Atlantique. Les artistes aussi, peintres ou plasticiens, sont perméables à ces influences. En octobre 2011 se tenait, dans une galerie montréalaise, l’USINE 106U, une exposition collective de jeunes artistes locaux dont plusieurs avaient réalisé des œuvres autour du thème du Dia de los muertos. Pour preuve que la mort n’est pas (qu’)une préoccupation de vieux, de philosophes…ou de vieux philosophes ! La mort, aujourd’hui, preuve en est faite, c’est hype !

Mais cette prolifération de crânes et de squelettes en tout genre est-elle seulement la conséquence d’un effet de mode plus ou moins aléatoire ?

Il ne semble pas, car le monde de la mode n’est pas le seul à avoir fait de la grande faucheuse son égérie, les artistes contemporains aussi se l’arrachent, comme nous venons de l’évoquer.

La question de la mort, de la nature éphémère de l’existence humaine, hante les productions artistiques à travers le temps et l’espace. Dès l’antiquité, notamment dans les civilisations pré- hispaniques, mayas et aztèques, certaines divinités sont assimilées à la mort et des productions comme les crânes recouverts de jade des mayas ou les aztèques, qui préfigurent peut-être la tradition des Vanités apparue au début du 17ème siècle et développée dans la peinture puis la sculpture jusqu’à aujourd’hui. En effet, si les vanités classiques, c’est à dire la représentation peinte d’une nature morte dont l’un des composants est un crâne humain, sont un peu démodées à l’heure du règne des vidéastes et des plasticiens, la mort en tant que sujet artistique est loin d’être tombée en désuétude.

En témoigne la vogue des artistes contemporains traitant de ce sujet, et la persistance d’une tradition revisitée des vanités. Pour preuve, la côte délirante de l’artiste plasticien Damien Hirst sur le marché international de l’Art, qui s’arrache ses œuvres mettant en scène squelettes, crânes ou cadavres d’animaux conservés dans le formol.

Mélangeant références bibliques et imagerie scientifique et médicale, le tout sous tendu par une référence latente à la haute tradition artistique occidentale de la Vanité.

En 2007, il défraie la chronique artistique en présentant l’œuvre la plus onéreuse jamais produite. Cette œuvre, intitulée « For The Love of God », se compose d’un authentique crâne humain recouvert de platine et de pas moins de 8600 diamants ! Sa production a coûté à l’artiste la bagatelle de 20 millions de dollars, et son exposition a fait couler énormément d’encre. Au delà du simple aspect polémique de sa production, ce n’est peut être pas un hasard si l’artiste, lauréat du prestigieux Turner Prize en 1995 et l’un des artistes les mieux côtés au monde, et si son œuvre The Physical Impossibility of Death in The Mind of Someone Living, datée de 1991 est considérée par certains critiques comme l’œuvre phare du Britart des années 90. A lui seul, son titre condense en quelques mots toute la complexité de l’interrogation de Hirst concernant la mort, reflet des incertitudes et des fascinations de chacun face à son spectre implacable, inconcevable et pourtant omniprésent.

Le succès de l’exposition : C’est la vie, Vanités de Caravage à Damien Hirst, présentée au Musée Maillol en 2010, est une preuve de plus, s’il en faut, de l’attrait qu’exerce le sujet sur le commun des…mortels.
En exergue de l’exposition, le visiteur était accueilli par ses lignes tracées sur le mur : « L’an 2000 n’est pas marqué par les peurs de l’an 1000 mais par la présence ironique de la mort dans le monde de l’art… Comme si la mort désormais nous allait si bien ».

Qu’en est il de la raison pour laquelle la mort est aujourd’hui si étroitement impliquée dans la vie ? Pourquoi la portons nous à même nos vêtements et même notre corps — à travers le tatouage par exemple — de manière si ostentatoire, et avec tant de fierté ?

Peut-être parce que, à l’ère du nucléaire, des préoccupations environnementales, des catastrophes humanitaires, des alertes sanitaires à grande échelle, la conscience de notre finitude est plus aiguë que jamais. Peut-être parce que la légèreté des décennies précédentes s’estompe et est finalement engloutie sous les remous du monde, qu’il n’est plus possible aujourd’hui de faire semblant d’être immortel. Et peut-être parce que, paradoxalement, une poignée de privilégiés cherchent l’oubli de leur condition dans un consumérisme qui ne connaît plus de limites.

Rappelons en effet que les vanités, accrochées autrefois dans les palais des illustres, visaient à leur éviter d’oublier que, aussi puissants fussent-ils, ils demeuraient poussière et retourneraient inévitablement à la poussière… Coïncidence alors, le retour des vanités ? Innocente, l’omniprésence de la mort ? Pas si sûr ! En tout cas, son retour ne signe pas la mort de l’Art, au contraire…

Article : Anaïs Rouyer.

Tags: / Category: Art

Submit a comment